Le message porté par Clément Beaune, Haut-Commissaire à la Stratégie et au Plan, à l’ambassade de France à Berlin et à la Hertie School, le 23 avril dernier, avait le mérite d´être clair : l’Europe ne peut plus se contenter d´observer la puissance industrielle chinoise. Le temps du constat est terminé. Une réaction politique s´impose.
Le réveil européen
En présentant le rapport « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois », le Haut-Commissaire a objectivé une réalité encore trop souvent minimisée : la Chine n’est plus seulement un partenaire difficile ou un concurrent agressif, mais un acteur structurant d’une désindustrialisation progressive de l’Europe. Celle-ci résulte d’une stratégie assumée mêlant subventions massives, planification et montée en puissance technologique.
Le constat est clair : une part importante de l’industrie européenne est désormais exposée à une concurrence chinoise potentiellement déstabilisatrice. Automobile, batteries, chimie, machines-outils, technologies vertes — les piliers de la puissance économique européenne sont fragilisés par un modèle qui s’affranchit du libre-échange.
Le choix de Berlin pour cette intervention n’est pas anodin. L’Allemagne, dont l’économie est profondément liée au marché chinois, mesure aujourd’hui le coût de cette dépendance. Près de 70% de sa production manufacturière serait exposée à cette pression, contre 36% en France. Son industrie automobile découvre que les constructeurs chinois sont désormais des concurrents technologiques majeurs, souvent plus rapides et compétitifs.
« La souveraineté européenne n’est plus une ambition théorique, c’est une nécessité vitale : sans instruments de protection, sans stratégie industrielle commune et sans capacité d’investissement dans nos technologies clés, l’Europe ne choisira plus son avenir — elle le subira. »
Ce contexte alimente un débat croissant outre-Rhin. Si une partie du patronat reste prudente, la position allemande évolue. Depuis 2023, Berlin assume une stratégie de « de-risking » visant à réduire les dépendances stratégiques. Le précédent de la dépendance énergétique à la Russie et la guerre en Ukraine ont profondément marqué les esprits, renforçant la volonté d’éviter un scénario similaire avec la Chine..
Le choc automobile
Le symbole de cette bascule est évidemment l’automobile. Longtemps vitrine de la puissance technologique européenne, l’industrie automobile allemande voit désormais émerger des constructeurs chinois capables de produire des véhicules électriques moins chers, technologiquement compétitifs et soutenus massivement par l’État chinois.
L’enjeu dépasse largement la simple bataille commerciale. Ce sont près de 13 millions d’emplois directs et indirects européens qui seraient liés à cette filière stratégique.
Pour de nombreux responsables européens, le risque est désormais comparable à celui qu’a connu l’industrie sidérurgique occidentale à la fin du XXe siècle : une perte progressive de capacités productives, suivie d’une dépendance technologique durable.
Le véritable enjeu: la souveraineté européenne
Au-delà du diagnostic économique, cette initiative pose une question politique essentielle: l’Europe veut-elle encore maîtriser son destin industriel et technologique?
Le véritable enjeu n’est plus seulement commercial. Une Europe incapable de produire ses voitures, ses batteries, ses composants électroniques ou ses infrastructures énergétiques deviendrait mécaniquement dépendante des décisions prises ailleurs — à Pékin aujourd’hui, peut-être demain à Washington ou dans d´autres capitales.
Face à cela, la coopération franco-allemande redevient centrale. Paris et Berlin restent les deux seules puissances européennes capables d’entraîner le continent dans une véritable stratégie industrielle commune. Certes, leurs traditions économiques divergent toujours et encore: la France assume plus facilement l’intervention publique, la protection stratégique et met l´accent sur la souveraineté économique et industrielle. L’Allemagne, elle, demeure attachée au libre-échange et défend bec et ongles la compétitivité et l’ouverture commerciale. Aujourd’hui, la frontière entre les deux visions s’efface et la réalité géopolitique impose un rapprochement.
Cette intervention du Haut-Commissaire rappelle que la souveraineté européenne n’est pas un slogan, mais une condition de survie économique. Elle appelle à une réponse plus offensive : protections commerciales, politique industrielle commune et soutien aux technologies stratégiques.
Malgré des divergences internes, l’Europe peut — et doit — rester souveraine, capable de défendre ses intérêts industriels et sécuriser ses chaînes d’approvisionnement.
Emilie Sani
Sources:
- Rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois »
- Communication sur l´événement de l´Ambassade de France
- Communication de la Hertie School

